Eyolf [Quelque chose en moi me ronge]

De Henrik Ibsen
traduit du norvégien par Terje Sinding

®Marc Casal Liotier

EXTRAIT

 [ALLMERS]. Assieds-toi. Je vais te raconter quelque chose. (Rita s’assoit.) J’étais seul là-haut. Dans la haute montagne. Je suis arrivé près d’un grand lac désolé. Et il fallait que je le traverse. Mais je ne pouvais pas. Car il n’y avait ni bateau ni hommes. (bref silence) De mon propre chef, je me suis engagé dans une vallée latérale. Car je me suis dit que par là j’atteindrais les hauteurs et les cimes. Et que je parviendrais à l’autre rive.

[RITA]. Et alors tu t’es perdu !

[ALLMERS]. Oui ; je me suis trompé de direction. Car il n’y avait ni chemin ni sentier. J’ai marché toute la journée. Et toute la nuit, aussi. Et à la fin j’ai cru que je ne reviendrais plus jamais vers les hommes. (bref silence) Et il m’a semblé que toi et Eyolf étiez si loin. Et Asta aussi.

[RITA]. À quoi pensais-tu, alors ?

[ALLMERS]. À rien. Je marchais ; je me traînais le long des précipices, — et j’éprouvais du plaisir et de l’apaisement à l’idée de mourir. (bref silence) Je n’avais pas peur. Il m’a semblé que la mort et moi, nous nous promenions comme deux bons compagnons de voyage. Tout m’a paru si raisonnable, — si normal. Dans ma famille, les gens ne vivent pas vieux.

 LA PIECE

 Alfred est rentré de voyage plus tôt que prévu. Ses méditations au cours de longues promenades dans les montagnes, la vision du ciel, les paysages, la solitude en pleine nature, l’ont conduit à réexaminer sa vie. Pour être en accord avec lui-même, avec sa pensée, il doit renoncer à écrire le livre auquel il s’est entièrement consacré. Il ne veut plus théoriser sur la « responsabilité humaine » mais lui-même prendre ses responsabilités, et plus particulièrement vis-à-vis de son fils qu’il a le sentiment d’avoir négligé.

®Marc Casal LiotierDepuis quelques années déjà, peut-être depuis l’accident dont le petit Eyolf a été la victime, Rita sent que son mari lui échappe. Elle le voulait pour elle seule, il était sans cesse plongé dans son œuvre. Quand il s’en arrachait, ses confidences, son intimité semblaient se tourner davantage vers Asta, sa demi-soeur que vers elle. La « transformation » que lui annonce Alfred à son retour de voyage n’est pas celle qu’elle aurait pu souhaiter.

Une petite vieille au regard perçant, « La Demoiselle aux rats », entre et demande s’il n’y aurait pas, dans la maison, quelque chose qui ronge. Car elle a le pouvoir, elle et son chien, d’attirer tout ce qui ronge, tous les rats, et de les entraîner vers le fjord où ils se noient. Le petit Eyolf est fasciné par « La Demoiselle aux rats ». Quand elle s’en va, il s’esquive sans se faire remarquer. Il la suit. Quand elle monte dans sa barque sur le fjord et qu’elle s’éloigne du rivage, il la suit encore. Il s’enfonce dans l’eau et disparaît. L’eau est profonde et les courants sont violents. À la surface, il ne reste que la béquille.

La disparition du petit Eyolf laisse Alfred, Rita et Asta seuls face à eux-mêmes, face à la vérité de ce qui les « ronge ». La traversée est rude, la vérité cruelle. Mais elle opère une « transformation » qui laisse apparaître une possibilité de vivre : faire face à la responsabilité humaine.

LA MISE EN SCENE

La pièce se passe en Norvège.
Sur une île.
C’est l’été.
Ce pourrait être un film de Chabrol.
Mais ce n’est un drame bourgeois qu’en apparence.
Aux allures de film noir.
De conte.
C’est une tragédie.
Qui se passe aujourd’hui.

La mort dans la pièce est active ; « vivante » pourrait-on dire.
Elle fait bouger les lignes, et provoque un déplacement.
Elle va mettre à jour les liens entre les personnages, les étirer, les briser, les révéler.
Elle va les transformer heureusement ou malheureusement, mais produire une transformation, délier les langues, débloquer les corps.         La pièce se développe comme une enquête, où tous les personnages portent chacun une part d’histoire et de connaissance que les autres n’ont pas.
Eyolf est une pièce où un enfant est sacrifié. C’est aussi une pièce sur le secret, et la dualité.

Je voudrais travailler sur quelque chose de spectral. Aussi bien du point de vue de la lumière, que de la scénographie, des images, ou du son. Travailler la pièce comme une photo à développer : bain d’exposition, révélateur, bain de fixation, ou de séchage. Travailler sur la page blanche, une histoire où rien ne s’imprime. J’envisage quelque chose de très simple : l’image scénique mise au service de l’acte d’ « imaginement » (ancien synonyme d’image, lié au verbe «imaginer» qui signifiait «écouter»). J’imagine une boîte noire, celle du théâtre, véritable boîte à image. Créer un monde d’apparence et travailler sur des troubles de la perception visuelle, et interroger notre perception du réel. Balader le spectateur. Lui mentir, comme le font les personnages. Partir sur une piste, pour finalement lui révéler qu’elle ne mène à rien, et l’emmener ailleurs. J’imagine ensuite des ramifications de gouttes de pluie sur le plateau : quelque chose qui vit, grouille. La pluie venant laver, révéler une autre situation, jusqu’alors soigneusement cachée. Je voudrais travailler avec ces minuscules reflets que la lumière peut créer avec l’eau, comme des feux follets…L’eau est aussi ce qui nous raconte que nous sommes sur une île à plusieurs kilomètres de la ville. En huis clos. Un ferry à heure fixe. Sinon, rien. Isolement. Refus de s’aventurer au-delà de soi-même. Peur de l’étrange ? de l’étranger ? De quoi ont-ils donc tellement peur ? Sinon d’eux mêmes. Le plateau sera cette île ; et je considèrerai le plateau comme la surface du monde visible ; ce qui n’y est plus visible n’existe plus. Est invisible, et pourtant existe quelque part, hante les vivants. La question est donc de savoir comment on raconte que ceux qui ne sont plus présents sur la surface de la terre, dans le monde visible, restent présents. Je crois intimement que c’est ça qu’il faut chercher. On ne raconte pas l’histoire d’une famille, mais l’histoire de la vie qui se perpétue, qui se poursuit, de la perpétuation de la vie, et qui passe évidemment par la mort. Ou alors l’histoire de la mort, qui passe inéluctablement par la vie. Ici, les frontières sont vraiment ébranlées. Nous travaillerons donc sur le seuil. Seuil de l’ouïe, seuil de la vue, seuil de la conscience. L’entre-deux.

Hélène Soulié


Eyolf

EQUIPE ARTISTIQUE

Mise en scène : Hélène Soulié
Adaptation et dramaturgie : Hélène Soulié et Renaud Diligent
Scénographie : Emmanuelle Debeuscher
Costumes : Catherine Sardi
Lumières : Maurice Fouilhé
Espace sonore / Son : Adrien Cordier
Vidéo : Maïa Fastinger


Le texte est édité chez Le Spectateur Français – Imprimerie Nationale éditeur

DISTRIBUTION

Elsa Agnès
Claire Engel
Dominique Frot
Régis Lux
Emmanuel Matte

Et en alternance les enfants Arthur Rouesnel , Diego Guerra et Roméo Creton

 CRÉATION ET TOURNÉE 2014


  • 19, 20, 23, 24 et 25 janvier 2013
    Théâtre de l’Archipel, scène nationale de Perpignan
  • 29 et 30 janvier 2013
    Scène nationale de Sète et du Bassin de Thau
  • 1er février 2013
    SortieOuest – Domaine Départemental d’Art et de Culture de Bayssan (Béziers)
  • du 12 février au 3 mars 2013
    Théâtre de l’Aquarium / La Cartoucherie (Paris)
  • 3 et 4 avril 2013
    Théâtre de Nîmes
  • 11 avril 2013
    L’Entracte – Scène conventionnée de Sablé-sur-Sarthe

PRODUCTION

Production Théâtre de l’Archipel, scène nationale de Perpignan
Coproduction Théâtre de Nîmes / Scène nationale de Sète et du Bassin de Thau / EXIT

Avec le soutien de la DRAC Languedoc-Roussillon, du Conseil régional Languedoc-Roussillon, de Réseau en scène dans le cadre de son accompagnement au collectif En jeux, de l’Ecole Nationale Supérieure d’Art Dramatique de Montpellier Agglomération et de la SPEDIDAM.

Photos : ©Marc Casal Liotier / Affiche : ©Pascal Colrat